lA DANSEUSE JANE AVRIL - l’AMOUREUSE
Enfant d'une demi-mondaine et d'un marquis, Jeanne Beaudon, future Jane Avril, commence sa vie sous la garde de ses grands-parents paternels. Cependant, à l'âge de 9 ans, elle est confiée à sa mère, une femme tourmentée et distante, qui la maltraite sévèrement. Ces années de souffrance sous l'autorité maternelle la marquent profondément, et à 14 ans, en proie à des troubles nerveux probablement liés à ces mauvais traitements, elle est conduite dans le service du professeur Charcot, à la Salpêtrière.
C'est dans cet environnement où la science côtoie la souffrance que, chaque année, un bal costumé est organisé à la Salpêtrière. Connu sous le nom de « bal des folles », cet événement réunit médecins, soignants et internées dans une tentative d'égayer la vie des patientes tout en offrant un divertissement insolite pour la haute bourgeoisie. C'est au cours de ce bal que Jeanne se découvre le goût de la danse. Ce moment de grâce et de liberté devient pour elle une véritable révélation, éveillant une passion qui transformera profondément son existence, devenant le remède à sa maladie. Fait exceptionnel pour l'époque, le 11 juillet 1884, elle est déclarée guérie et quitte la Salpêtrière après un an et demi de séjour – un événement sans précédent !
Le bal des folles à la Salpetrière
(José Belon, Paris, 1890)
Surnommée "la Mélinite" pour l'énergie explosive qu'elle déploie sur scène, Jane Avril s'impose comme une icône incontournable de la Belle Époque. Figure emblématique de la fin-de-siècle, elle trouve véritablement sa voie au bal Bullier, un lieu effervescent où se côtoient la faune et la flore parisienne. Là, Jane Avril est rapidement remarquée, sa danse enfiévrée devenant bien plus qu'une simple échappatoire : une véritable vocation.
Cette passion irrésistible la mène à rencontrer Charles Zidler, cofondateur du légendaire Moulin Rouge. Sous l'aile protectrice de Zidler, Jane Avril intègre la scène du célèbre cabaret parisien, où elle impose d'emblée un style inimitable. Avec sa silhouette élancée et sa chevelure rousse flamboyante, Jane Avril incarne une élégance subtile en décalage avec l'univers souvent tapageur qui l'entoure. Mais le Moulin Rouge n'est qu'une étape dans une carrière qui s'étend bien au-delà. Son talent la propulse sur les scènes les plus prestigieuses de la capitale : des soirées avant-gardistes des Décadents au Divan japonais, en passant par l'Eldorado, le Jardin de Paris, le Tabarin, et enfin, les mythiques Folies Bergère.
Cependant, Jane Avril n'est pas simplement une danseuse d'exception. Sa finesse d'esprit et sa sensibilité lui ouvrent les portes des cercles intellectuels et artistiques de son époque. Elle se lie d'amitié avec des figures de premier plan telles que Joris-Karl Huysmans, Maurice Barrès, Auguste Renoir, et devient surtout l'égérie d'Henri de Toulouse-Lautrec. Le célèbre peintre, fasciné, capture son image de femme énigmatique et envoûtante, contribuant ainsi à façonner la légende de Jane Avril.
Parmi les nombreuses personnalités qu'elle attire se trouve également notre cher Alphonse. En 1892, à l'âge de 24 ans, Jane Avril tombe sous le charme d'Alphonse Allais, de quatorze ans son aîné. Leur relation, tumultueuse comme l'époque, est marquée par de nombreux tourments. Alphonse, profondément épris de cette femme insaisissable qu'il ne pourra jamais totalement posséder, laisse dans ses écrits des allusions voilées à « celle-là seule que j'aime et qui le sait bien ».
Jane Avril raconte : Se mit-il pas en tête de m’épouser ! Ç’aurait été un bien cocasse ménage. Comme je me refusai à accepter sa proposition, il s’en manqua de peu qu’un drame en résultât, une nuit qu’il me poursuivait dans l’avenue Trudaine. Moitié riant, moitié pleurant, il brandissait un revolver dont il nous destinait les balles. Vous voyez ça d’ici ! J’eus quelque difficulté à l’apaiser, d’autant que les liqueurs de Salis ne devaient pas être étrangères à son état d’exaltation, dont lui-même se blagua par la suite. » [1]
Bien qu'ils se recroisent par la suite, prétendant avoir oublié cet épisode dramatique, leur histoire est irrémédiablement terminée.
Que reste-t-il de ce chaos sentimental ? Quelques écrits, peut-être : Complainte Amoureuse et Pauvre Césarine ! Mais ce ne sont que des suppositions, car Allais n'a jamais mentionné directement Jane Avril dans ses œuvres.
Complainte Amoureuse
Oui dès l'instant que je vous vis
Beauté féroce, vous me plûtes
De l'amour qu'en vos yeux je pris
Sur-le-champ vous vous aperçûtes
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les voeux que je vous offris !
En vain, je priai, je gémis,
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis ;
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes
Et je ne sais comment vous pûtes,
De sang-froid voir ce que je mis.
Ah ! Fallait-il que je vous visse
Fallait-il que vous me plussiez
Qu'ingénument je vous le disse
Qu'avec orgueil vous vous tussiez
Fallait-il que je vous aimasse
Que vous me désespérassiez
Et qu'enfin je m'opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m'assassinassiez
Alphonse Allais
[1] Jane Avril, Mes Mémoires (Éditions Phébus, 2005).