Les conférencettes du Petit Musée d’Alphonse Ou un concentré mijoté de conférences

Le mardi à travers les âges

 

Comme nous sommes aujourd’hui dimanche, je vais vous raconter « le mardi à travers les âges ».

 

Prologue

Hier matin, quand ma petite bonne eut cargué les jalousies de mes fenêtres, je demandai :

-       Dites-moi, Lucie, quel jour est-ce aujourd’hui ?

-       C’est aujourd’hui Mardi, me répondit-elle de son petit air effronté qui commence à me déplaire singulièrement.

« Mardi » ! C’était aujourd’hui « Mardi » ! Et en tout m’habillant, je ne savais me défaire d’un trouble étrange, d’une mystérieuse mardipathie qui me faisait dire et mille fois répéter : « Mardi » !

« Mardi » ! Quel monde de souvenirs, quel océan d’espoir n’évoque-t-il pas, ce simple mot : « Mardi ».

Vous ne trouvez pas ? Moi, si !

 

L’institution du « Mardi » remonte aux temps les plus reculés.

Quand le bon Dieu, qui ne se contente pas d’être le Grand Architecte de l’Univers que l’on sait, mais qui est encore un remarquable chimiste, un physicien qui connaît son affaire et un astronome de réel mérite. Quand le bon Dieu, dis-je, eut enfin mis un peu d’ordre dans cette anarchie du chaos et que, par des procédés tenus secrets jusqu’à présent, il eut séparé les matières solides de l’élément liquide (électrolyse, sans doute), il adopta le système qui consiste à alterner, sept fois par semaine, la lumière et les ténèbres.

De ces instants, datent les jours et les nuits, préalablement confondus en une sorte magma gris sale assez difficile à reconstituer.

Le « Mardi » fut l’un de ces jours. A cette époque, il ne s’appelait pas encore Mardi. Peut-être même ne s’appelait-il pas du tout. Peu importe, le Mardi existait. Il serait puéril et fallacieux de chercher à le nier.

Là, j’ouvre une nouvelle parenthèse. Il fait chaud ici.

(L’enfant n’existe-t-il pas avant d’être baptisé ? Eh bien alors ?)

Je referme la parenthèse.

C’est dans la Genèse – un ouvrage assez curieux du regretté Moïse – que nous trouvons la trace du premier « Mardi » connu.

« Le deuxième jour », lis-je dans ma traduction, « Dieu créa le firmament qu’il appela ciel », « mon mari » … ah non ! pardon : « mon Mardi ».

Et donc, le deuxième jour, c’était le Mardi. Reconnaissons que ce fut une journée consciencieusement remplie et qu’il faudrait fouiller « l’Histoire des journées » avant d’en rencontrer une aussi bien occupée.

Notons que le nom de « Mardi » que nous avons octroyé à ce jour signifie en latin, « jour de Mars ».

J’ouvre une nouvelle parenthèse et mon livre de mythologie (Mars, un des meilleurs élèves du joyeux Priape, détenait à l’Empirée le portefeuille de la guerre).

Je referme la parenthèse.

Notons toujours que le Mardi est considéré par les Espagnols comme jour néfaste (tel chez nous le Vendredi). Mais il ne convient pas de prêter la moindre créance à cette ridicule superstition car – de même que leurs voisins, les Portugais sont toujours gais, les Espagnols sont toujours gnols.

S’il est des Espagnols dans cette remarquable assemblée, les organisateurs de cette conférencette les prient de bien vouloir les excuser pour cette réflexion de l’auteur.

 

Troisième note : une des marques les plus appréciées du Mardi est… le Mardi-gras. Ah ! le Mardi-gras.

Mais le temps marche et il va être grand instant de refermer cette conférencette. Si nous sommes bien informés, le Mardi-gras, si fêté jusqu’à ce jour, ne serait pas loin de piquer une tête dans les abîmes de l’oubli.

Si ce n’était la « N.S.C.L.C.P » (Nouvelle Société Centrale de Lavage des Confettis Parisiens) dont nous parlerons prochainement.

Voilà c’est tout ! Merci à vous.

 

D’après Alphonse Allais, « Le Mardi à travers les âges », Le Journal, 5 octobre 1893

 

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